au milieu des choses au centre de rien #2 
Nastassia Kotava - Chez Alberto

    « Miracle pour un docteur.
Un cornichon de 3 mètres de longueur 
né des fleurs de lotus de Chine 
plongées dans les bouteilles de boissons spirituelles. 
Dédicace à Docteur Laurent Brasseur,
scientifique et bouddhiste qui ne croyait pas aux miracles. »


dans la cire, ils baignaient 

« Comme tous les autres membres de la société, et peut-être encore plus qu’eux, ils ne faisaient en réalité confiance qu’à la science, la science était pour eux un critère unique et irréfutable. » (1)


« La science moderne nous apprend qu’il y a derrière du visible simple, de l’invisible compliqué. » (2)


    Il y a plusieurs sortes de miracles. Ceux qui n’existent pas, ceux qui sont incontestables et ceux qui ne sont des miracles que pour celles et ceux qui y croient assez. Il y a les guérisons que le Bureau des constatations de Lourdes s’escrime à défaire, les OVNI que certains voient apparaître dans le ciel du Nevada ou encore les miracles quotidiens, exceptions qui confirment la loi de Murphy.




Cornichon titanesque et équilibriste, l’œuvre-miracle de Nastassia Kotava prend appui sur des fleurs de lotus en cire, symboles de fortune et de providence, semblables à celles qui se seraient épanouies sous les pas de Bouddha avant qu’il ne préfère la position assise. L’ensemble - religieusement produit au cours d’un après-midi pendant lequel la serre d’Arthur Guespin s’est transformée en atelier clandestin aux effluves aigres-douces et vinaigrés – reposait sur des bouteilles de liquides spiritueux aux allures spirituelles.

Sur le carrelage beige du restaurant italien Chez Alberto, le prodige a eu lieu. L’assemblage composite et bancal s’est posé, flottant vaillamment sur ces fleurs tremblantes érigées sur des bouteilles de vodka dépareillées. Végétaux éclatants aux tiges fluorescentes qui semblent tirer leurs couleurs irréalistes des boissons dans lesquelles elles trempent, les lotus criards participent à la mise en valeur de ce pédicule en pleine expansion. À peine libérées de leur écrin de verre - encore nappées d’un liquide étrange, comme sortis du formol - les imposantes cucurbitacées aux formes diverses, contrastant avec la finesse et l’éclat des fleurs de nénuphar, se sont comme démultipliés sous nos yeux.

Nastassia Kotava, en thaumaturge contemporaine, a orchestré le 27 février 2021 une démonstration de lévitation dont la réalisation n’est pas le composant le plus essentiel. C’est l’hommage qui s’est imposé ce jour-là, un égard à celui qui, comme le précise le titre de l'œuvre, ne croyait pas aux miracles. L’installation se veut ainsi une adresse à Laurent Brasseur, provocation affectueuse à ce scientifique et bouddhiste dont l’existence reste à prouver, forme de preuve à retardement mise en scène par l’artiste le temps d’une journée.




Abonnée aux gestes performatifs explorant les interstices (lorsqu’elle expose dans une laverie libre-service ou collabore avec JCDecaux sur les colonnes Morris), Nastassia Kotava rend le réel plus fréquentable en nous donnant à vivre un imaginaire teinté d’incidents singuliers, d’instants insolites qui s’infiltrent insidieusement dans notre quotidien. Hiatus apaisant, l’œuvre qu’elle a exhibée sous nos yeux dans le cadre de la seconde édition d’ « au milieu des choses au centre de rien » peut sembler terriblement artificielle à qui l’effleure seulement des yeux, mais s’enracine dans des référents primitifs, questionne la rationalité qui caractérise notre système de croyance contemporain.

Nastassia Kotava incite à sa manière à dépasser cette apparente contradiction entre le scientifique et le spirituel, entre l’authentique et l’illusoire. Prônant l’ouverture d’esprit face aux évènements mystérieux qui pourraient naître, elle rappelle ici que la science s’est souvent laissée devancer par la fiction et nous laisse entrevoir un futur envisageable.

Nombre d’entre nous pourraient en effet se reconnaître en Laurent Brasseur ; suspicieux mais croyants, raisonnés et sceptiques face aux évidences et faits prodigieux, face à ce qu’il ne nous est pas permis de contrôler. Fiction du réel, l’installation de Nastassia Kotava sonne comme un avertissement, sorte de memento à la silhouette longiligne nous rappelant que les miracles adviennent et qu’ils consistent majoritairement à faire et célébrer l'inessentiel, l’inexistant et l’imparfait.


emploi fictif


1.  Michel Houellebecq, Les particules élémentaires, Flammarion, 1999.
2. Louis Pauwels, Jacques Bergier, Le matin des magiciens, Editions Gallimard, 1960.

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Visuels - Vues de l’exposition “au milieu des choses au centre de rien #2”, 27 février 2021, Chez Alberto. © Nastassia Kotava, Arthur Guespin, emploi fictif.